La guerre de 1870 autour de Metz - Suite et fin 10

Après la capitulation

Par le médecin militaire

2 novembre me sentant un peu mieux je viens faire un tour à Metz pour prendre des nouvelles. Nombreux changements. Les communications avec le comité central étant regardés comme impossibles notre dissolution a été prononcée.

Chacun s’en ira où et comme il voudra. Plusieurs sont déjà partis se dirigeant à cheval sur Thionville et la Belgique, d’autres doivent les imiter. Je pense que le meilleur parti à prendre est d’aller à Genève où j’aurai l’avantage d’arriver directement par chemin de fer. Je serai à même de recevoir facilement les nouvelles de France et de rentrer à Paris dès que l’occasion se présentera.

Le comte de Chabot est venu de Bruxelles, il nous apporte un peu d’argent et se charge de vendre à notre profit nos chevaux de trait. On nous laisse vendre à notre profit nos chevaux de selle. Notre indemnité échue le 25 octobre nous sera soldée.

Je retourne dîner à Montigny je reviendrai demain à Metz faire mes préparatifs et je tacherai de partir après demain.

3 novembre je fais mes adieux à cet excellent Delafosse qui m’a soigné comme un frère. Quoique un peu mieux je suis toujours sans appétit, sans sommeil, sans force, mais je tiens à partir persuadé que le changement d’air me réussira.

Départ de madame Cahen en compagnie de Lagrave et Lafitte.

Je promène mon cheval pour essayer de le vendre.

Liegeois est revenu et reparti.

Martin et Niepce vont à Nancy et en reviennent dans la journée.

Je partirai par un train qui sortira de Metz demain à 11 heures du matin. Je fais mes préparatifs. Ménard me fait avoir mon laissez-passer.

4 novembre je me rends à la gare, pas de train pour Nancy avant demain matin à 7 h 25.

Je m’adresse à l’inspecteur de la gare, vieil officier supérieur prussien, qui me fait compliment par signes sur mon brassard et me témoigne toujours par signes, beaucoup de bienveillance. Il ne parle pas un mot de français. Son employé qui s’exprime un peu mieux dans notre langue, me parle d’un train de blessés qui doit partir à 10 heures et dans lequel on me laissera entrer. Or il est 10h30 et je n’aperçois pas un blessé dans la gare, tout cela m’inquiète un peu sur l’existence du train en question.

J’attends jusqu’à midi et demi pas de train. Je prends le parti de m’en retourner à Metz. Il va falloir passer une longue journée dans l’attente du départ. Je me trouve sans logis, je vais demander l’hospitalité à Martin, un de ses lits est libre j’y passerai la nuit.

Départ de Nottin avec Laugier, Bonnet, ils s’en vont à cheval accompagnés d’une voiture portant bagages et provisions. Ils prendront à Étain, Chevalet et Lorey et gagneront la Champagne.

Je vais faire mes adieux à l’abbé Caussonel qui est guéri de la fièvre typhoïde dont je l’ai soigné. Ses excentricités, vestiges de sa maladie, ses aventures avec les prussiens.

Notre dernier dîner à l’hôtel du Pélican, d’où Lefort partira demain matin avec une partie de l’ambulance par Luxembourg. Martin et Ménard resteront avec Gillette qui est très souffrant.

Plusieurs autres partiront après demain.

5 novembre je me rends au chemin de fer à 6 h30, les places sont rares dit-on, il faut arriver d’avance.

J’ai pour compagnons Frémy qui vient d’être très souffrant et qui est à peine remis. Lagrange et Niepce aide et sous-aide dans mon service.

Nous prenons nos billets et nous nous installons dans un compartiment de 3ème classe, les seuls que la libéralité prussienne mette à notre disposition. Mais il est si bon de quitter Metz que nous passons joyeusement sur ce détail.

Enfin le train part et nous voilà sortis de cette ville à laquelle nous semblions rivés pour toujours.

Mais ce n’est pas sans peine que Metz nous lâche et notre voyage menace d’être malheureux dès le début. En effet à notre grand étonnement nous passons à côté de la ligne de Frouard par erreur de l’aiguilleur prussien, mal au courant du service. Nous nous engageons sur l’embranchement de Thionville. Cette ligne est dans un état déplorable, elle a été dégradée de toutes les manières. On y a fait des retranchements, elle a servi de route à la cavalerie pendant toute la durée du blocus, le pont sur la Moselle dont on avait fait sauter une arche est réparé seulement depuis quelques jours, aucun train de voyageurs n’est encore passé par là. Aussi n’est ce pas sans inquiétude que nous suivons ce singulier chemin. Chacun se précipite aux portières, criant au mécanicien d’arrêter et agitant les chapeaux. Le conducteur du train fait retentir son sifflet mais en vain, le mécanicien n’entend pas et redouble de vitesse.

Nous passons le pont de la Moselle tout étonnés de ne pas descendre dans la rivière. Nous allons ainsi jusqu’à Longeville suivant une voie de plus en plus avariée et nous attendant à tout moment à un malheur. Enfin le mécanicien finit par entendre nos signaux désespérés, il stoppe et après explications il recule. Nous revenons ainsi à Montigny et nous reprenons pour de bon l’embranchement de Frouard. Cette fois nous sommes partis pour de bon et nous nous en félicitons chaudement. Un seul côté de la voie est libre au niveau de l’embranchement.

On est en train de déblayer l’autre voie qui avait été barrée en cet endroit. On avait placé sur les rails des roues avec leurs essieux et on avait recouvert le tout de terre de façon à former un retranchement très solide.

Nous arrivons à Nancy à 11h30, nous avons rencontré à Frouard un convoi chargé de troupes prussiennes se rendant dans la direction de Paris. Pauvre Paris ! Il va donc passer par les mêmes angoisses que nous.

Nous laissons nos cantines au buffet de la gare. La directrice du buffet nous accueille en pleurant de joie de voir des français. La ville est traitée bien durement, ça ne sont que contributions exactions de toutes sortes.

Elle-même n’a repris son buffet que depuis 3 jours. On lui a retiré celui de Frouard où les cantinières prussiennes se sont installées emportant tout son linge.

Ses deux fils ont disparus, les autorités prussiennes exigent qu’on les retrouve, prétendant qu’on doit savoir très bien où ils sont. S’ils n’ont pas reparu dans un délai donné, ils seront considérés comme engagés dans les troupes françaises et les parents verront augmenter les amendes qu’ils ont déjà subies.

Nous allons déjeuner à l’hôtel de France où beaucoup de nous prenaient leur repas lors de notre séjour à Nancy au début de la campagne. Les propriétaires de l’hôtel nous reçoivent avec le même plaisir. Même sujet de conversation, on nous interroge sur Metz, nous questionnons sur Nancy et sur le reste de la France dont nous ignorons complètement le sort.

On nous parle de projet d’armistice dont il est question depuis plusieurs jours, cependant un officier prussien viendrait de recevoir une dépêche qui annoncerait la rupture des négociations.

La salle à manger de l’hôtel est remplie d’officiers prussiens qui sablent le champagne avec un entrain pénible pour nous. Nous sommes les seuls français de la réunion, nous nous réfugions à une table isolée et nous entamons un déjeuner qui nous parait à nous pauvres affamés, le nec le plus ultra de l’art culinaire. Une bonne de l’hôtel brave et excellente fille nous soigne avec une vigilance toute particulière. Elle ne veut pas que nous soyons servis par le maître d’hôtel qui dit elle est un prussien. Elle veut se charger de nous et nous prodigue les attentions et les petits soins avec une recherche vraiment touchante.

Un peu de temps me reste avant le départ, j’en profite pour aller voir monsieur Simonin. Nous causons de Metz, de Nancy, de la France. Au point de vue médical les prussiens se sont emparés successivement de toutes les ambulances installées par la ville, la sienne seule leur a échappée jusqu’ici. Leurs médecins sont, parait-il extrêmement prodigues d’amputations.

Départ de Nancy à 3h45. Nous montons dans un compartiment où nous trouvons un habitant de Scy, village des environs de Metz, et un suisse habitant de Lausanne, Mr Janin membre de l’internationale. Il a été chargé par le comité de Bâle d’accompagner des caisses destinées aux ambulances prussiennes de Chalons sur Marne. Sa mission est terminée mais il lui a fallu un mois pour l’accomplir.

Grâce à nos compagnons, la route se fait agréablement, cependant on nous fait craindre qu’on ne laisse pas le train entrer à Strasbourg. Nous serions exposés à passer la nuit dans un petit village dans lequel tous les voyageurs du train ne trouveront certainement pas d’abri.

Nous avons donc la perspective de passer la nuit à la belle étoile, heureusement nous en sommes quittes pour la peur, après un arrêt de plus d’une heure à la station de Brumath, nous nous dirigeons sur Strasbourg.

En approchant de la ville, bien que la nuit soit entièrement tombée, nous apercevons les tranchées construites par les prussiens pour installer leurs batteries. Bientôt nous sommes en vue des fortifications et nous pouvons nous en faire une idée des effets des bombardements. Le rempart est criblé de trous, certains endroits commencent à former brèche. On ne voit que pièces de bois étendues à terre et rongées par le feu.

Dans la gare ce ne sont que bâtiments incendiés, toits effondrés, voitures éventrées. Tout est encore à la même place et dans le même état qu’au jour du bombardement. Seule la gare des voyageurs a été réparée.

Nous descendons à l’hôtel où nous trouvons d’excellentes gens qui de même que ceux de Nancy sont enchantés de voir des figures françaises. Bien qu’il soit 10 h du soir la conversation s’engage et ne tarit plus sur nos malheurs en général et ceux de Strasbourg en particulier.

On a souffert affreusement il fallait habiter dans les caves où l’on ne trouvait guère de sommeil. Impossibilité presque complète de sortir pour aller aux provisions. On risquait à tout moment d’être atteint par quelque projectile. Près de deux mille habitants de la ville ont été tués soit dans les rues soit chez eux. La ville est ruinée pour longtemps mais elle n’a pas perdu son attachement à la France, bien au contraire, et c’est plaisir d’entendre l’expression de ces sentiments.

Si la ville doit rester aux prussiens, une foule d’habitants quitteront la ville. Il y restera seulement ceux que des établissements attachent à la ville. Les prussiens ne voient pas ces dispositions d’un mauvais œil. Partez disent-ils vous ferez de la place à d’autres.

A ma grande surprise j’entends assez mal parler du général Ulrich. Les uns l’accusent d’avoir mal défendu la ville, les autres prétendent qu’on ne le voyait jamais sur les remparts, d’autres vont plus loin encore. Il ne faut voir dans ces assertions selon toute probabilité que cette tendance de l’esprit français qui ne nous permet pas d’admettre que nous soyons vaincus par notre propre faute ou même par des circonstances malheureuses.

La responsabilité doit porter sur un seul ou sur quelques-uns qui n’auront pas, dira t-on, fait leur devoir. Les grosses accusations ne se font pas attendre et font assez bien leur chemin.

En revanche on fait l’éloge le plus général de l’amiral Excelman, du capitaine de vaisseau et de leurs marins. Ils se sont admirablement conduits. L’amiral se montrait constamment sur les remparts. Ils étaient chargés de défendre la lunette 56. Ils ont fait à l’ennemi le plus grand, tort et lorsqu’au jour de la capitulation, on leur a ordonné de cesser le feu, ils ont précipité leurs canons dans les fossés. Cette vaillante troupe avait été envoyée à Strasbourg au début de la campagne afin de monter et de diriger les canonnières qui devaient circuler sur le Rhin. Que nous sommes loin de ces projets !

6 novembre Nous employons la matinée à visiter la ville. La guerre s’étale là dans toute son horreur. Un bon nombre de ses empreintes les plus légères ont pu être masquées dans une certaine mesure, mais son œuvre de destruction a été si complète qu’elle subsiste encore presque dans son entier.

Que de temps et d’argent ne faudra t-il pas avant d’arriver à la réparation !

Presque toutes les maisons sont plus ou moins atteintes, sur tous les toits des tuiles plus neuves forment des taches qui indiquent les trous pratiqués par les obus. Presque toutes les façades portent des traces telles que trous, pignons écornés. Ce sont là les quartiers épargnés, de temps à autres on rencontre une place vide, là fut une maison incendiée.

La bibliothèque et le musée sont complètement détruits avec tout ce qu’ils contenaient. Les quatre murs ne restent même pas en entier. Il semble qu’on se soit acharné sur ces bâtiments car les maisons voisines ont peu souffert. C’est bien là l’œuvre d’une nation qui prétend tenir à la main le flambeau de la science ! Elle nous a surtout montré dans cette triste guerre son ardeur à brandir la torche incendiaire.

La cathédrale a beaucoup souffert aussi de ce vandalisme. Le désastre est moindre cependant que je ne l’avais crû. La toiture ne s’est pas effondrée comme on l’avait dit. S’il y en a eu des dégâts de ce côté ils ont été réparés. C’est sur la flèche que l’artillerie ennemie s’est particulièrement acharnée. La façade nord de la flèche est la plus endommagée, celle qui se trouve du côté du portail a été un peu plus ménagée. D’une manière générale c’est le côté nord de la ville qui a le plus souffert, les batteries prussiennes étant établies dans cette direction. La façade nord de la cathédrale a souffert aussi mais moins que la flèche et l’on voit bien clairement que tous les efforts de ces nouveaux barbares se sont concentrés sur cette merveille de l’art.

Une maison située exactement en face de la flèche et dans son axe par rapport aux batteries, et sur laquelle tombaient les projectiles qui n’arrivaient pas à la tour, est complètement détruite, tandis que celles du voisinage sont relativement épargnées.

Au pied de l’édifice sont d’énormes blocs de pierre de toutes les formes arrachés de tous côtés aux parties les plus délicates de cette dentelle de pierre. Ce ne sont que corniches écornées ou emportées, que statuettes mutilées, que colonnettes rompues, que rosaces privées de leur nervures, que niches presque détruites, dont les restes sont suspendus dans le vide, retenues encore par leurs armatures de fer.

Jusqu’à la croix elle-même qui surmonte la lanterne n’a pas trouve grâce devant ces nouveaux iconoclastes. Elle est à demi couchée dans l’espace. Que de mal ne s’est t-on pas donné pour atteindre à une pareille hauteur un corps aussi ténu ! Que d’application dans le tir et quelle persistance dans la volonté de détruire. Il parait d’ailleurs que les officiers d’artillerie prussienne se sont glorifiés depuis, de leur adresse, ils se sont vantés d’avoir fait de la croix une cible sur laquelle les paris étaient ouverts. Depuis l’occupation ils ont fini par sentir l’odieux de cette profanation, ils ont placé autour de la croix quelques échafaudages pour la redresser.

L’intérieur de l’édifice a moins souffert qu’on ne l’avait dit, la voûte s’est elle effondrée ? Il n’y parait plus guère, la toiture seule s’est effondrée, la voûte était percée dans un grand nombre d’endroits, elle formait une vaste écumoire. Les principaux dégâts étaient réparés lors de mon passage. Ils ont été constatés par tous les voyageurs qui sont allé s à Strasbourg peu après la capitulation.

Les objets d’art tels que la chaire, l’horloge sont intacts. L’orgue a été traversé par un ou plusieurs projectiles qui ont mis sens dessus dessous les tuyaux. Un grand nombre de vitraux ont été brisés.

Si de la cathédrale on se rend à la promenade¸ on se trouve après avoir passé devant maintes maisons détruites de fond en comble, en face du théâtre ou plutôt de ses restes. En effet les murs seuls subsistent et dans quel état !

Nous approchons de la partie qui a été le plus maltraité, nous sommes en effet sur les bords de l’Ill qui coule au pied des remparts. Toutes les maisons qui bordent la rivière sont effondrées ou éventrées. Ce qui reste de mur est criblé d’éclats de bombe, les murs du quai sont en maints endroits couchés dans la rivière.

Un gros mur du château a résisté avec une puissance étonnante, c’est une épaisse muraille de briques qui entoure un jardin. Les boulets l’ont entamé de tous côtés, un surtout est entré très profondément en faisant une immense ouverture conique dans laquelle il a éclaté. Il a emporté un énorme morceau mais il n’est pas arrivé à perforer son viril et solide adversaire.

A quelques pas de là on traverse l’Ill sur un pont qu’il a fallu relever et on entre dans le faubourg de la Pierre. Ici les bombes ont fait merveille. C’est le comble de la désolation tout ce quartier n’est plus qu’un monceau de décombres, pas une maison debout, la plupart sont au ras du sol, les autres montrent encore un ou deux étages représentés par des pans de murs que l’on craint à chaque instant de voir s’écrouler.

Ce quartier ne peut mieux se comparer qu’à celui de certains lieux de Paris lorsque les démolisseurs d’Haussmann y avaient achevé leur tâche.

Aussi loin que s’étend la vue, on aperçoit que des bâtiments effondrés et ce ne sont pas seulement des maisons pauvres et mal bâties qui ont été ravagées avec cette fureur. Des restes nombreux de belles pierres, des vestiges d’architecture provenant de solides constructions, alertent de la violence des moyens de destruction. Nous arrivons à la porte de la Pierre qui est aussi dans un triste état et nous voulons sortir de la ville pour juger de l’effet du bombardement sur les remparts, mais nous avions compté sans le poste prussien qui garde cette porte et qui nous empêche absolument de passer.

Le palais de justice, la préfecture ont été cruellement maltraités comme le reste. A chaque pas on rencontre des monuments, des églises qui ne sont plus reconnaissables que par quelques pans de murs sur lesquels figurent une fenêtre en ogive ou les débris d’une rosace.

Partout la désolation, il n’y a pas de demi mal là ou l’œuvre de destruction a commencé, elle ne s’est pas arrêtée. C’était ce que cherchaient les prussiens.

Chaque fois qu’un incendie avait été allumé par les bombes, le feu redoublait et on envoyait sur le bâtiment enflammé et sur les environs, quantité de boites à mitraille qui répandaient la mort parmi ceux qui cherchaient à arrêter les progrès des fléaux. La citadelle n’est qu’un amas de décombres, unique en son genre. Il faut enfin quitter cette malheureuse ville où tout contraste, les ruines, la multitude des soldats allemands, les affiches moitié allemandes moitié françaises où les conquérants intiment des ordres de style hautain.

Nous déjeunons et nous partons pour Kehl, nous passons sous une porte mise à jour par les projectiles et nous parcourons cette avenue si belle jadis qui joint Strasbourg au pont de Kehl.

Tous les arbres ont été coupés sur la droite, on rencontre les ruines de deux batteries qu’avaient établies les prussiens, mais qui n’ont pas tenues longtemps devant le feu des marins. D’ailleurs la plaine était inondée et l’ennemi n’a pas pu s’approcher beaucoup de la ville de ce côté.

Partout sur la ligne des remparts se voit la trace des boulets. Au pont de bateaux on nous fait descendre de voiture, nous et nos sacs de nuit, le reste des bagages reste dans la voiture, même les couvertures. On demande une explication.

A l’autre bout du pont c’est bien autre chose, on nous fait passer dans une longue galerie d’où nous sortons à moitié asphyxiés par le chlore. Nous sommes donc atteints de quelque maladie contagieuse, avons-nous traversé quelque contrée pestiférée, je n’en sais rien mais le résultat de cette opération me parait bien compromis, nos bagages n’y étant pas soumis comme nous.

Le pont de chemin de fer sauté n’est pas rétabli encore. La partie détruite baigne toujours dans le Rhin. On est en train de la remplacer provisoirement par une passerelle en bois sur laquelle une seule voie pourra être placée.

La gare est fortement endommagée par les boulets français, on ne peut pas s’en servir encore. Le service des voyageurs se fait dans un hangar de la gare aux marchandises. Là on nous apprend qu’on nous a donné une fausse indication sur la direction du train qui va partir et qui s’en va sur Karlsruhe. Nous avons deux heures à attendre avant que notre tour arrive.

Monsieur Janin nous offre de nous donner le moyen de voyager gratuitement comme il le fait sur les lignes allemandes. Celles-ci donnent cet avantage aux ambulances volontaires. A cet effet il faut s’adresser à l’Etapen Commando de l’endroit qui vous délivre un papier intitulé Requisitionshein qui sert de laisser passer. Nous allons donc trouver l’etapen commando qui nous délivre notre permis.

Deux heures nous restent, nous les employons à nous promener dans cette longue rue qu’on appelle Kehl. La ville a beaucoup souffert du canon de Strasbourg, un assez grand nombre de maisons sont complètement détruites, je reconnais avec plaisir que nos boulets ont épargné l’église.

Mais l’heure du départ approche, nous rentrons à la gare et nous nous dirigeons vers le train. Monsieur Jamin s’installe dans un compartiment et nous nous disposons à en faire autant, mais Niepce a l’imprudence de montrer notre requisitionshein à un employé à figure sournoise, qui lui répond immédiatement en très bon français. Votre permis ne vous donne droit qu’au parcours sur les trains ordinaires, le train qui va partir est un train poste vous ne pouvez monter.

Nous réclamons sachant parfaitement que le parcours sur les trains poste est autorisé quand on n’a pas de bagages encombrants. Nous allons au bureau, rien n’y fait, on nous objecte toujours le règlement. Il nous faut payer nos places ou attendre encore deux heures un train qui au lieu de nous mener jusqu’à Bâle comme celui qui est en partance, nous fera coucher à Fribourg en Brisgau.

La hâte de fuir les pays allemands, l’horreur des casques à paratonnerre, nous engage à passer sous ces fourches caudines plutôt que de rester un jour de plus sur le territoire allemand. Nous nous exécutons, nous prenons des billets et nous montons dans le train accompagnés du sourire sardonique de notre conducteur enchanté d’avoir joué un si bon tour à des français.

A Appenweir nous quittons notre train qui se dirige sur Karlsruhe et nous attendons une grande heure le train de Bâle. Pendant le trajet on nous demanda plusieurs fois nos billets pour juger de sa valeur, querelle d’allemand qu’on nous avait cherché à kehl. Nous nous gardons de montrer nos billets nous présentons notre réquisition.

L’empoté conducteur n'a même pas laissé à Niepce, le temps de tirer la notre de la poche à la seule vue de celle de monsieur Jamin. Il se retire sans demander plus. La conduite de ce brave homme nous édifie complètement sur la mauvaise foi des gens de Kehl.

A 8 h et demi nous arrivons à Bâle sur le sol hospitalier de la Suisse. Nous ne verrons donc plus d’uniformes prussiens.

Nous descendons au Schweizerhof où on nous fait attendre une heure un dîner pourtant bien court.

7 NovembreDépart de Bâle à 7h25 du matin. La présentation de nos cartes d’ambulance nous fait obtenir la demi place.

Nous nous retrouvons en wagon avec le capitaine blessé qui partait de Metz en même temps que nous. Nous lions conversation et nous voila bientôt formant dans ces grandes voitures où tout le monde est réuni et peut circuler librement, un groupe où l’on discute avec animation les affaires de la guerre et le siège de Metz en particulier. Nous trouvons là un habitant de Strasbourg qui nous raconte différents détails sur le bombardement qui nous intéressent vivement.

Les sujets de conversation affluent et nous arrivons sans nous en apercevoir à Berne où nous déjeunons à la hâte, encore sommes nous obligés de renoncer à la moitié de notre breakfast grâce à la lenteur qu’on met à nous servir.

Nous changeons de train, nos compagnons de route se retrouvant dans la même voiture et les causeries reprennent. Un jeune homme m’aborde, il est inspecteur des finances et chargé par le gouvernement d’une maison en Suisse.

Tout en causant le voyage se fait rapidement, nous passons devant Fribourg et nous apercevons le Léman.

Ces messieurs reparlent tous de l’armistice dont il avait été question à Nancy. On le regarde comme signé, les journaux en parlent dans le même sens.

Monsieur Jamin nous quitte à Lausanne en nous promettant de venir à Genève demain dans l’après midi, afin de s’occuper de nous trouver une pension qui soit moins onéreuse pour nos bourses, que les hôtels. Arrivée à Genève à 4 heures.

D’après le conseil de monsieur Jamin, nous descendons à l’hôtel de la Balance où l’on nous donne une chambre affreusement triste et des lits détestables. Lagrange nous quitte à 5 h 35 partant pour Chalons sur Saône.

8 novembre Niepce part de grand matin allant à Pontcharra. Nous restons Fremy et moi seuls, enviant le sort de nos deux camarades qui vont avoir la joie de retrouver leur famille. Quand reverrons nous la nôtre ? Je vais faire visite à madame Rilliet qui de la manière la plus gracieuse me fait accepter l’hospitalité chez elle.

Fin du récit

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